Homélie du Pardon de La Baule

Homélie de Mgr Valentin

C’est une joie et un privilège, pour chacun d’entre nous, d’être ici ce matin : de profiter du cadre exceptionnel de La Baule, et au-delà de ce parc magnifique, de son panorama grand ouvert sur l’infini de l’océan. La Baule est une invitation à la méditation grandeur nature !

 

            Ce n’est pas pour rien que la baie de La Baule est reconnue parmi les plus belles du monde. Pourtant, en arpentant la plage ces derniers jours, je n’ai pas pu m’empêcher de me dire que dans nos vies, ça n’est pas comme à La Baule : l’horizon de nos vies n’est pas ouvert à l’infini comme celui de La Baule. L’horizon de nos vies est bouché par un mur qui le ferme de part en part, le mur de la mort.

            Je sais bien que nous n’aimons pas trop regarder dans cette direction-là. Nous préférons en général fixer le bout de nos chaussures, et vivre au jour le jour comme si de rien n’était. Mais enfin la réalité est bien celle-là, à laquelle personne ne peut échapper : c’est bien le mur de la mort qui ferme l’horizon de nos vies, et auquel tôt ou tard nous viendrons nous heurter. Existe-t-il une possibilité de dépasser ce mur-là ? Ou bien sommes-nous tous condamnés à évoluer dans cet horizon bouché ? C’est la question qui est posée à Jésus dans l’évangile que nous venons d’entendre : « Seigneur, n’y-a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? » Alors même si cette question c’est vrai semble un peu à contre-emploi dans le cadre où nous sommes, il faut bien accepter de l’entendre.

 

 

            « N’y-a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? ». Il semble à notre génération que Michel Polnareff ait réglé la question une fois pour toute, convaincu désormais « qu’on ira tous au Paradis. » Mais tout au long de l’Histoire, la question a fait l’objet de débats acharnés. Avec une constance notable, l’Eglise Catholique s’est toujours opposée aux plus pessimistes en la matière, ceux qui considéraient que la possibilité de dépasser le mur de la mort ne concerne au mieux qu’une petite minorité triée d’avance sur le volet, et non pas le plus grand nombre : qu’il s’agisse des Cathares du XIII°s., des Réformés du XVI°s., des Jansénistes du XVII°s, ou encore des Témoins de Jehova aujourd’hui. Il faut admettre que certains propos de Jésus, comme ceux que nous venons d’entendre, par leur sévérité, se prêtent facilement à ce genre d’interprétation élitiste. Encore faut-il les entendre sans faire de contre-sens :

            « Efforcez-vous – et le texte original en grec emploie même le verbe « lutter » – luttez donc pour entrer par la porte étroite. » La bonne nouvelle qu’il faut relever immédiatement, c’est donc qu’il y a une porte dans le mur, qu’Il existe donc une possibilité de le dépasser. Certes, Jésus nous parle d’une porte « étroite ». Non pas dans le sens où quelques-uns seulement pourraient passer car la porte serait trop étroite pour le grand nombre que nous sommes, mais dans le sens ou tous sont invités à passer, bien que la porte soit étroite pour chacun, c’est-à-dire exigeante, nécessitant un effort, un engagement de la part de chacun de nous.

Il faut comprendre que le ton de cette réponse de Jésus s’explique d’abord par la manière dont il est lui-même impliqué dans la question qui lui est posée : la porte, c’est lui, comme il le dira clairement dans l’évangile de Jean (cf Jn 10,9). Jésus n’est pas spectateur de notre salut, de notre passage de la mort à la vie, il en est l’acteur principal. Le ton de sa réponse n’exprime pas d’abord la sévérité, mais l’angoisse qui est la sienne de nous voir manquer la porte.

Car oui, il faut se battre pour passer la porte. Non pas les uns contre les autres évidemment, mais contre soi-même. Oui il nous faut craindre pour notre salut, ce qui ne veut pas dire avoir peur de Dieu, mais au contraire partager sa crainte à lui pour nous. Il s’agit d’une crainte amoureuse, qui n’est pas celle de se retrouver face à face avec Dieu, mais au contraire de manquer la rencontre. Le salut n’est pas un acquis social. Le salut n’est pas un droit, mais un don, offert à notre libre acceptation au risque donc de notre refus. Il y a des refus tonitruants, de ceux qui résonnent de part en part de l’Histoire et font de telle ou telle personne l’image même du mal et de la haine. Mais il y a aussi la simple passivité qui fait de nous au jour le jour des artisans d’injustice. Ce que nous disent ensemble les 3 textes de ce dimanche, c’est que Dieu a le cœur grand ouvert. C’est le nôtre qui est souvent trop fermé.

La première à avoir passé la porte et à nous montrer aujourd’hui le chemin, c’est Marie. La première elle a marché à la suite de Jésus, elle a parcouru le chemin de la croix, et elle a été élevée dans la gloire du ciel comme nous l’avons célébré il y a 10 jours. En contemplant Marie, nous trouvons la clé de la dernière phrase que nous avons entendue dans l’Evangile : « il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. » Marie ne chantait pas autre chose dans son Magnificat en proclamant : « il renverse les puissants de leur trône, il élève les humble. » Nous comprenons en regardant Marie que l’étroitesse de la porte tient d’abord à notre surpoids, et croyez bien que je parle d’expérience : surpoids de vanité, de suffisance, qui nous gonfle de nous-même et nous rend si difficile ce passage grand ouvert aux humbles.

Dans quelques jours maintenant nous allons faire notre rentrée : ici à La Baule pour les plus chanceux d’entre nous, ou ailleurs pour ceux qui doivent reprendre la route. Faire sa rentrée, ce n’est pas seulement reprendre le cours de ses activités ordinaires. C’est reprendre le chantier de la plus grande œuvre de notre vie : l’œuvre de notre salut. Alors bonne rentrée à chacun !

+Bruno VALENTIN
Evêque auxiliaire de Versailles