Un jeûne imprévu mais authentique

Personne n’a oublié que nous sommes en carême, du moins je l’espère…
Personne n’a oublié l’évangile du Mercredi des Cendres qui ouvrit ce temps… du moins je l’espère !
Si pourtant l’un ou l’autre se retrouvait dans cette situation, voici un petit extrait :
Mais toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage ; ainsi, ton jeûne ne sera pas connu des hommes, mais seulement de ton Père qui est présent au plus secret; ton Père qui voit au plus secret te le rendra. (MT 6, 17-18)
Dès le début du carême, la question du jeûne nous est donc posée. Souvent, la réponse est succincte : le vendredi, on mange du poisson ; il y aura une opération bol de riz, à l’école ou en paroisse ou dans tel ou tel mouvement…
De plus en plus souvent, les prêtres se croient obligés de nous réorienter dans des sens où nous n’avons pas envie d’aller : jeûne de télévision, d’ordinateur, de téléphone… et pourquoi pas jeûne de médisances, de critiques ou de moqueries…
Et puis cette année, voici le jeûne que nous n’avions pas vu venir, que nous n’avons pas choisi, qui s’impose à nous. Pire, voici un jeûne qui ne s’arrêtera pas avec le carême ! nous ne savons même pas quand il s’arrêtera.
Vous l’avez compris, je parle de ce jeûne imposé par la pandémie et qui prend de nombreux aspects.
Jeûne de nos assemblées fraternelles : assemblées familiales élargies, travail entre collègues, réunion d’associations ou de mouvements, groupe de prières, messes et assemblée paroissiales, sacrements…
Je crois que ce jeûne-là a quelque chose de plus authentique. D’abord, parce qu’il n’est pas choisi et donc qu’il commence par un jeûne de la volonté propre. Il n’est pas ce que je veux, mais je veux l’accepter et le vivre au mieux. Le jeûne est un rappel de notre faiblesse : « je ne suis pas tout puissant, je ne maitrise pas tout » ; ici, « je ne choisis
pas ».
Il est plus authentique aussi parce qu’il n’est pas une privation au sens de performance particulière :
je suis capable de ne pas fumer, de ne pas boire, de ne pas regarder un écran pendant au moins … 40 jours ? Le jeûne n’est pas la capacité à se priver, il est découverte ou redécouverte de notre dépendance.
St Paul demande en effet aux Corinthiens : « qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » (1co 4, 7). Nous avons l’habitude de profiter des biens mis à disposition par notre « maison commune » en pensant qu’ils sont nôtres ; le jeûne nous rappelle qu’ils sont dons de Dieu et instruments mis à notre disposition « pour la gloire de Dieu et le salut du
monde ». Aujourd’hui, le confinement nous rappelle cette faiblesse et cette dépendance.
Enfin, il est authentique parce qu’il est là pour creuser en nous le désir, la faim et la soif d’autre chose. Nous sommes dans une crise qui sera un jour dépassée, mais quand les choses redeviendront normales, nous aurons fait une expérience : nous aurons été privés de la présence chaleureuse, réconfortante et rassurante de nos frères ; chaque rencontre aura un prix nouveau ! Nous aurons été privés des assemblées dominicales, de la Parole proclamée, de la prière partagée… Chaque assemblée deviendra un peu plus une communion fraternelle ! Nous aurons été privés de l’eucharistie, le don par excellence de ce Dieu qui nous aime et qui nous sauve ; chaque messe sera
un peu plus action de grâce, occasion de conversion et de communion avec Dieu et avec mes frères.
Non, ce jeûne n’est pas privation mais une prise de conscience de la richesse que nous possédons ; il n’est pas privation mais préparation à mieux recevoir, à mieux accueillir et à mieux témoigner de la générosité débordante, de la bonté sans mesure et de la miséricorde de ce Dieu, qui, en se donnant, nous donne tout.

P. Christophe